« Douter fait partie des règles du jeu de l’entrepreneuriat » Adil de Startup OKLM

« Quelle est la réalité de l’entrepreneuriat en France pour les jeunes ? » C’est ce que questionne Adil Mania, 25 ans. Avec sa double casquette de business analyst chez Nickel et d’entrepreneur, il a fondé Startup OKLM, un média dédié à l’entrepreneuriat des jeunes qui donne de la visibilité à des start-ups naissantes et casse les clichés sur le monde de l’entrepreneuriat.

Pour Adil, pas question de véhiculer l’image du créateur d’entreprise qui devient milliardaire depuis son canapé en travaillant deux heures par jour : monter sa start-up dans ce monde du travail de plus en plus incertain est un jeu risqué quand on est jeune… mais cela en vaudrait la chandelle selon cet enthousiasme de l’entrepreneuriat. Rencontre.

Adil, tu as monté Startup OKLM il y a environ trois ans, peux-tu nous expliquer en quoi consiste ce projet ?

Startup OKLM est mon troisième projet entrepreneurial. C’est un média que j’ai lancé en 2020 et qui met en avant des jeunes créateurs d’entreprise. À l’époque, j’avais déjà lancé les “Teen Startup Day”, qui sont des journées d’hackathon destinées aux collégiens pour les introduire de manière ludique à l’entrepreneuriat et à l’innovation. Mon constat était simple : j’avais l’impression que le paysage médiatique français dépeignait une réalité de l’entrepreneuriat totalement faussée. Celle de chefs·fes d’entreprise, qui ont très facilement trouvé le concept qui les rend milliardaire depuis leur canapé. Il y avait une incohérence frappante entre l’image de l’entrepreneuriat mise en avant sur les réseaux sociaux, et la réalité du terrain à laquelle mes amis et moi étions confrontés. À savoir : des heures de boulot à ne plus les compter et de nombreux essais pour souvent peu de résultats. C’est cette réalité, - moins glamour que celle mise en vitrine sur Instagram - , que j’ai voulu montrer avec Startup OKLM.

J’ai profité d’avoir déjà un premier pas dans l’écosystème des start-ups pour créer des contenus dédiés à l’entrepreneuriat des jeunes sur les réseaux sociaux, notamment sur Instagram. C’est ainsi qu’est né notre principal format : « 1 minute, 1 start-up », à travers lequel nous mettons en avant des entrepreneurs peu connus et leur donnons de la visibilité.

T’adresser aux jeunes grâce à Startup OKLM doit certainement être très porteur puisque ces structures en attirent beaucoup aujourd’hui, à tel point qu’un tiers d’entre eux aimerait en rejoindre une. Pourquoi sont-elles si attractives auprès des étudiants et des jeunes diplômés selon toi ?

Premièrement, que ce soit dans l’esprit de la start-up ou non, tout le monde est attiré par l’aventure et le mystère. Le cerveau humain est animé par un sentiment de curiosité. Donc, le modèle start-up répond parfaitement à cet esprit d’aventure, car on ne sait pas ce qui va se passer dans cette boîte qui se cherche encore elle-même. Deuxièmement, ce modèle d’entreprise offre souvent une certaine liberté que l’on ne trouve pas ailleurs. Il y a moins de process, c’est donc une belle perspective qui ne freine pas la créativité et les initiatives personnelles. Et puis globalement, les start-ups parlent à une partie de la jeunesse : la moyenne d’âge des patrons ayant largement baissé, il y a moins cette idée de hiérarchie verticale et plus de proximité dans les rapports.

« Le fait que les start-ups soient souvent décloisonnées donne à chacun l’opportunité de voir et de toucher à plusieurs métiers et disciplines, d’être proche de tous les projets d’une entreprise », Adil Mania

Pourtant, certaines pratiques telles que le non-respect du droit du travail et le management toxique de certaines start-ups sont également dénoncées, notamment par les jeunes. Pour toi, elles offrent tout de même un beau terrain pour commencer dans le monde du travail ?

C’est vrai que le compte instagram Balance ta start-up avait bien montré que cet écosystème n’est pas tout rose. C’est un modèle qui a ses limites : une incertitude qui peut être pesante, de longues heures de travail, un management parfois toxique, un manque d’organisation, une trésorerie qui ne tient pas toujours la route etc… Mais je pense qu’au-delà de ces limites, avoir au moins une expérience dans ce type de structure devrait presque faire partie du cursus scolaire tant c’est formateur, de la même manière que certaines écoles rendent un stage à l’étranger obligatoire. Le fait que les start-ups soient souvent décloisonnées donne à chacun l’opportunité de voir et de toucher à plusieurs métiers et disciplines, d’être proche de tous les projets d’une entreprise. C’est un environnement dans lequel on apprend très vite, et où nos idées sont entendues plus facilement que dans une grande entreprise. Les nombreuses perspectives d’évolution en font des mines d’or !

Revenons sur le sujet de l’entrepreneuriat. Quand bien même il intéresserait 45% des jeunes entre 16 et 25 ans, on a souvent tendance à penser qu’il serait en fait réservé à une certaine élite : aux personnes sortant de grandes écoles et disposant d’un capital économique et social important. D’après toi, l’entrepreneuriat est-il réellement accessible à tous ? Comment y croire même lorsque l’on part avec peu de cartes en main ?

Pour moi, le monde de l’entrepreneuriat est plutôt fair play : le jeu est le même pour tout le monde. Tous les joueurs ont le même objectif : aller du point A (c’est à dire d’un problème) au point B (qui est de le résoudre et créer de la valeur). Il y a cependant deux façons de se rendre au point B. Il y a ceux qui empruntent l’ascenseur et gravissent les étages en pressant un bouton, c’est-à-dire en exploitant leurs ressources, qu’il s’agisse d’un diplôme, d’un réseau ou d’un capital économique. Et puis il y a ceux qui doivent emprunter les escaliers, parfois très irréguliers et biscornus. Oui, prendre les escaliers nécessite plus d’efforts et même de peine, mais c’est aussi ce qui nous muscle et nous forge le plus.

S’il y a une chose dont je suis convaincu, c’est que tout le monde galère. D’un côté, ceux qui ont les ressources doivent savoir les employer de la bonne manière pour faire les bons choix. Car oui, avoir de l’argent et être diplômé de la meilleure école de commerce aide, c’est certain, mais cela ne garantit en aucun cas la réussite. Quant à ceux qui ne disposent pas de ces ressources, ils doivent d’abord savoir comment les générer. Mais qu’on ait un petit ou un gros bagage, l’arrivée n’est jamais promise à personne, y compris à ceux qui semblent avoir toutes les cartes en main. Pour quelqu’un comme moi qui ne vient pas d’une famille d’entrepreneurs, je trouve ça rassurant de se dire que chacun a ses galères, mais ses chances…

« J’ai appris que les moments de doute font partie intégrante de l’aventure entrepreneuriale », Adil Mania

Toi qui a dû emprunter ces fameux « escaliers », quelles sont les principales difficultés que tu as rencontrées lorsque tu as lancé Startup OKLM ?

J’en ai rencontré pas mal parce que je sortais vraiment de ma zone de confort. Au départ, je venais d’une formation d’ingénieur en informatique, alors entrer dans le monde du journalisme et des médias était un grand défi. Je ne savais pas comment cela fonctionnait et, surtout, comment créer un business et générer de l’argent par le biais d’un média. Le manque de réseau me mettait aussi des bâtons dans les roues lorsque j’ai lancé mon podcast. Mais varier les techniques d’approche et se faire connaître progressivement, en créant beaucoup de contenu, m’a permis de « commencer petit », pour finalement accueillir des invités que je n’aurais jamais pu espérer avoir, comme Luc Julien (créateur de Siri) ou encore Sarah El Haïri (secrétaire d’Etat chargée de la Jeunesse et de l’Engagement).

Mais il est certain qu’essayer de nouvelles choses, voire prendre des risques, est assez effrayant quand on ne vient pas d’une famille d’entrepreneurs. Je me posais beaucoup de questions sur ma légitimité et je souffre encore parfois du fameux syndrome de l’imposteur. Mais finalement, j’ai appris que les moments de doute font partie intégrante de l’aventure entrepreneuriale. Souvent, on cherche la solution facile : on s’attend à acheter une formation et demain, monter une boite qui va très bien marcher. En réalité, tout prend du temps. Souvent, il faut enchaîner les tentatives ratées avant de lancer un projet qui va finalement accrocher, car on aura su apprendre de ses erreurs. Le plus difficile (mais important) est de ne pas se décourager et d’avoir la volonté de se développer continuellement.

Le discours ambiant sur l’avenir des jeunes au travail est plutôt pessimiste : il y aurait moins d’emplois, des salaires à la baisse, alors même que la ligne de mire de la retraite ne cesse de s’éloigner avec la réforme qui se dessine. Malgré ce contexte incertain, penses-tu qu’il est important que les jeunes se lancent dans l’aventure entrepreneuriale ?

Je tente de voir les choses différemment : j’essaie de me dire que même si le monde du travail évolue, de nouvelles opportunités vont nous tendre les bras. La preuve, c’est que 85% des emplois de 2030 n’existent pas encore. La révolution numérique en marche transforme en profondeur les professions existantes mais en crée aussi de nouvelles. Si les secteurs de la restauration et de l’hôtellerie peinent à recruter aujourd’hui, c’est parce-que les gens aspirent « à mieux » : de meilleures conditions de travail pour de meilleures rémunérations. Alors qu’auparavant, le modèle consistait à faire toute sa carrière dans la même entreprise, aujourd’hui, les gens changent souvent d’emploi car ils ont plus de choix. Pour éviter de voir leurs talents partir ailleurs, les entreprises ont tout intérêt à créer de meilleures conditions de travail et à percevoir la QVT (Qualite de Vie au Travail) comme un vecteur de performance, de fidélisation et de motivation des salariés. J’ai cet espoir que demain, on aura de meilleurs emplois. Certes, nous devrons certainement travailler plus, mais dans de meilleures conditions, je l’espère.

La deuxième chose, c’est que l’on identifie de plus en plus de problèmes sociétaux, comme le vieillissement de la population, qui va entraîner une pénurie de travailleurs dans certains certains secteurs, tels que les soins de santé et les services aux personnes âgées. Or, c’est l’innovation et l’entrepreneuriat qui doivent servir à trouver des solutions à toutes ces problématiques qui vont survenir dans les prochaines années. Donc oui, bien-sûr, qu’il est important que les jeunes soient prêts à relever le défi, car il y aura du boulot !

« Car dans l’entrepreneuriat, plutôt que d’essayer d’être le premier à lancer un concept révolutionnaire, ce qui marche le mieux, c’est d’être le deuxième à le lancer, et de battre le premier en apprenant de ses erreurs », Adil Mania

D’ailleurs, quels conseils donnerais-tu aux jeunes qui aimeraient entreprendre aujourd’hui ?

C’est un conseil qui peut sembler suspect à première vue, mais je dirais « copier ». On nous a appris que s’aider de la copie de notre camarade à l’école était interdit, mais dans le business, ça a ses avantages. L’idée c’est que tu peux, par exemple, trouver un concept de start-up qui fonctionne bien aux États-Unis et développer cette même idée en Allemagne. Car dans l’entrepreneuriat, plutôt que d’essayer d’être le premier à lancer un concept révolutionnaire, ce qui marche le mieux, c’est d’être le deuxième à le lancer, et de battre le premier en apprenant de ses erreurs. Si l’on regarde la food-tech : Deliveroo et Uber Eats ne sont pas les premiers à faire de la livraison de nourriture. Il y avait Just Eat bien avant, mais ils ont su s’imposer en s’inspirant du premier et de ses erreurs pour faire mieux.

Mon deuxième conseil serait de développer des concepts utiles qui répondent à des besoins simples. Plutôt que de vouloir lancer une boite révolutionnaire, qui propose mille fonctionnalités, il faut garder à l’esprit qu’une start-up est un commerce (tout comme un restaurant) qui doit répondre à un besoin simple. Prenons l’exemple d’EDF : plutôt que de développer 46 000 fonctionnalités pour plaire à l’utilisateur, ils répondent à un besoin essentiel. Si tu veux de la lumière, tu achètes, et si tu reffuse de payer, tant pis pour toi, tu resteras dans le noir. Il n’y a pas de démo, de mode premium…

Grâce à Startup OKLM, tu as pu rencontrer de nombreux entrepreneurs, y compris de grands patrons tels que Bernard Arnaul et Xavier Niel. Selon toi, quelle est la qualité la plus importante pour être entrepreneur ?

Pour moi, le meilleur entrepreneur est celui qui a une grande force d’exécution. C’est celui à qui tu vas exposer un problème tel que : « Est-ce que tu peux m’aider, j’ai un souci avec mon évier ? », et qui va en quelques secondes s’atteler à le régler en sachant manier les bons outils. C’est celui qui sait peser le pour et le contre rapidement et qui a une grande réactivité dans sa prise de décision.

J’adore le foot, je vais donc te donner l’exemple d’Mbappé. La différence entre lui et les autres joueurs, c’est sa vitesse. Pas nécessairement sa vitesse de course, mais sa vitesse d’exécution. Contrairement à certains joueurs qui vont s’arrêter et garder la balle pour réfléchir avant de faire une passe, lui il va la faire en un clin d’œil.

Mais attention, cette force d’exécution s’acquiert avec le temps, en apprenant de ses erreurs. Parce que ce n’est pas donné à n’importe qui de réagir rapidement. Parfois, prendre le temps de réfléchir est la meilleure solution pour éviter un flop, à condition de ne pas finir par tomber dans l’inaction.

« Il y a souvent une grande part de négativité qui reste en coulisse et qui n’est pas racontée, bien qu’elle soit vécue par absolument tout le monde. Alors surtout, il ne faut pas croire que galérer est quelque chose d’anormal. Au contraire, c’est l’une des règles du jeu. », Adil Mania

Et à toi, qu’est-ce que cette aventure entrepreneuriale t’as appris ?

Je dirais qu’il faut prendre beaucoup de recul avec la vision de l’entrepreneuriat qui est dépeinte sur les réseaux sociaux. On y voit souvent des « vendeurs de rêves » qui auraient lancé une idée magique à « zéro euro » et qui sont devenus millionnaires depuis leur canapé. J’ai appris que la réalité est toute autre : elle est faite de hauts, mais aussi de beaucoup de moments de doutes. Il y a souvent une grande part de négativité qui reste en coulisse et qui n’est pas racontée, bien qu’elle soit vécue par absolument tout le monde. Alors surtout, il ne faut pas croire que galérer est quelque chose d’anormal. Au contraire, c’est l’une des règles du jeu. Mais si tu adoptes le bon état d’esprit et que tu te sens prêt à plonger dans le grand bain, ne doute pas (trop) : tu as aussi tes chances et les choses les plus improbables peuvent aussi t’arriver.

Et demain, comment est-ce que tu imagines Startup OKLM ?

Je n’ai jamais été fan des objectifs à long terme, car ils te déconnectent souvent de la réalité. J’essaie donc de ne pas me fixer de limites et d’adopter une vision au jour le jour. Par exemple, sur le court terme, nous aimerions améliorer notre production pour devenir une sorte de « catalogue numéro un » qui met en avant des start-ups. Mais si je devais suivre une ligne directrice sur le long terme, ce serait de veiller à l’utilité de nos contenus : faire en sorte qu’ils servent de boussole aux jeunes qui se lancent dans l’aventure entrepreneuriale, et qu’ils aident à casser les idées reçues sur le sujet. Et surtout, de prouver que tout le monde peut devenir patron demain, peu importe ses bagages, car il n’existe pas de chemin tout tracé.

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Rose Améziane

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